Avec l'épisode du MV Hondius en mai 2026, une question revient sans cesse : quel rongeur transmet l'hantavirus ? Pour la souche en cause — le virus Andes —, la réponse tient en un mot : le colilargo. Voici son portrait, son habitat, et son rôle précis dans la chaîne de transmission.
Le colilargo, qu'est-ce que c'est exactement ?
Le colilargo, de son nom scientifique Oligoryzomys longicaudatus, est un petit rongeur de la famille des Cricetidae, genre Oligoryzomys. En français, son nom usuel est plus rarement employé que l'espagnol « colilargo » (littéralement « longue queue »). On le traduit parfois par « rat à longue queue » ou « souris à queue longue », mais ces appellations sont trompeuses : ce n'est pas un rat au sens strict du genre Rattus.
Description physique
- Longueur totale : environ 222 mm, dont 127 mm rien que pour la queue
- Poids : 24 g en moyenne, soit la masse d'une feuille de papier A4
- Pelage : brun-fauve sur le dos avec des fines lignes plus claires, gris-blanc sur le ventre
- Queue : très longue (plus longue que le corps), peu poilue, foncée dessus et claire dessous
- Oreilles : petites, presque glabres
Le colilargo est nettement plus petit qu'un rat brun (Rattus norvegicus, le « rat d'égout », qui pèse 300 à 500 g). Sa silhouette évoque davantage une souris à très longue queue.
Où vit-il ?
Le colilargo est endémique du sud du continent sud-américain. Son aire de répartition couvre :
- Le Chili central et méridional, du nord du pays jusqu'à environ 50° de latitude sud
- L'Argentine andine et patagonienne, le long de la cordillère, avec une population isolée à l'est de l'Argentine
C'est une espèce forestière, qui apprécie les sous-bois, les lisières, les bords de route, les terrains broussailleux humides. Il n'existe pas en Europe, en Amérique du Nord ni en Afrique.
Pourquoi le colilargo est-il le réservoir du virus Andes ?
Le concept de « réservoir »
Un réservoir naturel est une espèce animale chez laquelle un virus circule de manière chronique, généralement sans rendre l'animal malade. Le colilargo est porteur du virus Andes (ANDV) en permanence dans certaines populations, sans manifester de symptômes. Le virus se réplique dans ses tissus et est excrété dans ses urines, fèces et salive.
Cette infection asymptomatique dure toute la vie de l'animal. Elle se transmet entre congénères par les bagarres territoriales (morsures), l'accouplement et le contact avec les déjections d'animaux infectés.
Coévolution virus / rongeur
Chaque espèce de hantavirus est strictement associée à une espèce hôte primaire. Cette spécificité résulte d'une coévolution sur des millions d'années. Le virus Andes a coévolué avec le colilargo dans la cordillère sud-américaine. C'est pour cela qu'on ne le trouve pas en Europe : son hôte non plus.
Comment le virus passe du colilargo à l'humain
Les principales voies de contamination sont :
- Inhalation d'aérosols : c'est la voie majoritaire. Quand les déjections, l'urine ou la salive sèchent et que la poussière est remise en suspension (par balayage, courant d'air, nettoyage d'une cabane inutilisée), les particules virales peuvent être inhalées.
- Contact direct : morsure, contact d'une muqueuse (œil, bouche) ou d'une lésion cutanée avec un animal infecté ou ses excrétions.
- Ingestion : aliments ou eau contaminés par les déjections (voie minoritaire).
Les hantavirus ne se transmettent pas par les piqûres d'insectes (moustiques, tiques) ni par les animaux domestiques (chiens, chats), qui ne sont pas des hôtes.
Profils à risque
Les personnes les plus exposées en Patagonie sont :
- Les agriculteurs et travailleurs forestiers
- Les personnes nettoyant des cabanes, granges ou refuges longtemps inutilisés
- Les randonneurs et campeurs dans les zones rurales humides
- Les habitants ruraux dont l'habitat est mal isolé contre les rongeurs
Les autres rongeurs réservoirs d'hantavirus dans le monde
Le colilargo n'est qu'un parmi plus de cinquante rongeurs réservoirs de différentes souches d'hantavirus à travers le monde. Voici les principaux :
| Souche d'hantavirus | Rongeur réservoir | Région | Maladie humaine |
|---|---|---|---|
| Andes | Colilargo (Oligoryzomys longicaudatus) | Patagonie (AR, CL) | Syndrome pulmonaire |
| Sin Nombre | Souris sylvestre (Peromyscus maniculatus) | Amérique du Nord | Syndrome pulmonaire |
| Hantaan | Mulot à dos rayé (Apodemus agrarius) | Asie de l'Est | Fièvre hémorragique rénale |
| Séoul | Rat brun (Rattus norvegicus) | Mondial (urbain) | Fièvre hémorragique rénale |
| Puumala | Campagnol roussâtre (Myodes glareolus) | Europe | Néphropathie épidémique |
| Dobrava | Mulot à collier (Apodemus flavicollis) | Balkans | Fièvre hémorragique rénale |
Chaque souche reste généralement confinée à l'aire de répartition de son hôte. C'est l'une des raisons pour lesquelles le virus Andes ne s'établit pas spontanément hors de la Patagonie.
La « ratada » : quand les colilargos explosent en nombre
Tous les sept à dix ans environ, un phénomène écologique particulier frappe la Patagonie : la floraison massive et synchronisée du bambou indigène (Chusquea spp.). Les bambous fleurissent en masse, produisent une quantité phénoménale de graines, puis meurent. Pour les colilargos, c'est un buffet à volonté.
La population de colilargos peut alors être multipliée par dix ou cinquante en quelques mois. Ce phénomène, appelé en espagnol « ratada », augmente mécaniquement la probabilité de contacts humains avec des rongeurs infectés. Historiquement, les flambées d'hantavirus humain coïncident souvent avec les années de ratada.
L'événement marquant : en 1990, plus d'un million d'hectares de bambou fleurissent simultanément dans le sud du Chili, suivi d'une explosion démographique de colilargos et de la première identification du virus Andes chez l'humain en 1995.
Le colilargo et l'épisode du MV Hondius (2026)
Le navire MV Hondius est parti d'Ushuaia, en Terre de Feu argentine, le 1er avril 2026. Ushuaia se situe dans l'aire de répartition naturelle du colilargo. Les autorités argentines, en lien avec l'OMS, enquêtent encore sur le point exact où le cas index — un passager néerlandais — aurait pu être exposé au virus avant l'embarquement.
Les hypothèses étudiées concernent une exposition environnementale dans un site touristique de Terre de Feu, mais aucune confirmation n'est publique à ce jour. Le virus, lui, a été identifié comme une souche génétiquement très proche de celle du foyer d'Epuyén en 2018-2019, sans mutation inhabituelle d'après le séquençage suisse publié en mai 2026.
Ce qu'il faut retenir
- Le rongeur réservoir du virus Andes est le colilargo (Oligoryzomys longicaudatus), un petit rongeur de Patagonie de 24 g.
- Il n'existe pas en Europe, ce qui rend très improbable une circulation environnementale spontanée du virus Andes hors d'Amérique du Sud.
- La contamination humaine se fait principalement par inhalation d'aérosols dans les zones rurales et forestières patagoniennes.
- L'OMS évalue le risque pour la population générale comme faible, y compris dans le contexte du MV Hondius.
- En France, le rongeur réservoir d'hantavirus est le campagnol roussâtre (virus Puumala), à l'origine d'une forme nettement moins sévère.
Pour comprendre l'ensemble du dispositif sanitaire mis en place autour de l'épisode 2026, consultez notre article Hantavirus en France et la page Prévention.