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Décharge d'Ushuaia : la théorie du cas index sérieusement remise en question

Présentée par certains médias comme le lieu d'exposition du couple Schilperoord, la décharge d'Ushuaia est désormais récusée par l'OMS, les autorités argentines locales et plusieurs experts. Mise à jour 14 mai 2026.

Vue du port d'Ushuaia (Argentine) en Terre de Feu, avec navires et chaîne montagneuse en arrière-plan.
Port d'Ushuaia. Photo : Acaro, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Quand la presse internationale a identifié, le 11 mai 2026, Leo Schilperoord, ornithologue néerlandais de 70 ans, comme le cas index de l'épidémie d'hantavirus du MV Hondius, l'attention s'est immédiatement portée sur un endroit improbable : une décharge municipale à 6 km d'Ushuaia. Cette piste, initialement relayée par le New York Post le 7 mai 2026 puis amplifiée par de nombreux médias internationaux sans attribution claire, est aujourd'hui sérieusement remise en question — à la fois par les autorités locales argentines, par l'OMS, par un guide ornithologique qui fréquente le site depuis 25 ans, et par un argument temporel difficile à contourner.

Le 27 mars 2026 : la visite

Selon les éléments rassemblés par la presse internationale, Leo et son épouse Mirjam Schilperoord ont passé plusieurs mois à voyager en Amérique du Sud entre la fin 2025 et le printemps 2026. Argentine, Chili, Uruguay, retour en Argentine fin mars pour ce qui devait être une ultime étape avant de rejoindre le MV Hondius à Ushuaia, en Terre de Feu, le 1er avril.

Le 27 mars 2026, soit cinq jours avant l'embarquement, le couple visite la décharge municipale d'Ushuaia, située à environ 6 km au nord-ouest de la ville. C'est l'une des dernières observations ornithologiques connues du couple avant l'embarquement.

Caracara à gorge blanche (Phalcoboenus albogularis) photographié dans le parc national Los Glaciares en Argentine. Rapace falconiforme au plumage noir, gorge blanche caractéristique, pattes et cire jaunes, perché en habitat patagonien.
Caracara à gorge blanche (Phalcoboenus albogularis), aussi appelé caracara de Darwin, dans le parc national Los Glaciares (Argentine). C'est l'espèce que les ornithologues viennent observer à la décharge d'Ushuaia. Photo : Raf24, Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Pourquoi cette décharge attire les ornithologues du monde entier

À première vue, le choix de destination paraît curieux. Mais pour les ornithologues spécialisés en rapaces sud-américains, ce lieu est un point de pèlerinage. Il abrite une concentration exceptionnelle de caracaras à gorge blanche (Phalcoboenus albogularis), aussi appelés caracaras de Darwin — un rapace falconiforme endémique du sud de la Patagonie, du sud du Chili et de la Terre de Feu.

Pourquoi un rapace se concentre-t-il dans une décharge ? Le caracara à gorge blanche est un charognard opportuniste. Comme d'autres caracaras, il consomme des restes animaux, des déchets organiques et, occasionnellement, de petits rongeurs vivants. Les décharges patagoniennes constituent pour lui un habitat artificiel offrant nourriture concentrée et accessible, ce qui en fait des sites d'observation particulièrement productifs pour les ornithologues amateurs et professionnels.

L'hypothèse de contamination

Les enquêteurs argentins et la presse internationale convergent vers l'hypothèse suivante : les Schilperoord auraient inhalé des aérosols contaminés par les déjections de rongeurs présents sur le site.

Le mécanisme proposé est classique pour les hantaviroses :

  1. Les rongeurs réservoirs vivent dans la décharge, attirés par les déchets organiques
  2. Ils excrètent le virus dans leur urine, leurs fèces et leur salive sans symptôme apparent
  3. Quand ces déjections sèchent et se mélangent à la poussière, des particules virales se retrouvent en suspension
  4. L'inhalation de ces aérosols, notamment lors de l'exploration prolongée d'un site densément peuplé, peut suffire à provoquer une infection

La période d'incubation du virus Andes — entre 7 et 42 jours — colle parfaitement avec la chronologie observée : exposition le 27 mars, premiers symptômes le 6 avril, décès le 11 avril.

Pourquoi cette hypothèse est sérieusement remise en question

Les autorités locales : « campagne de dénigrement »

Dès le 12 mai 2026, Juan Facundo Petrina, directeur général de l'épidémiologie de la province de Terre de Feu, rejette publiquement l'idée qu'Ushuaia soit à l'origine de l'épidémie. Au micro d'Euronews, il dénonce une « campagne de dénigrement contre cette destination » et précise :

  • Aucun cas humain d'hantavirus n'a jamais été enregistré à Ushuaia ni dans la région de Terre de Feu. Le dernier cas provincial remonte à 1996.
  • Les autorités locales ont appris la théorie de la décharge par les médias, sans avoir été consultées par les autorités sanitaires nationales.
  • Aucune enquête vétérinaire sur les rongeurs locaux n'a, à ce jour, mis en évidence la présence du virus Andes ou d'une souche apparentée.

Le témoignage du guide ornithologique

France Info a recueilli le 14 mai 2026 le témoignage d'Esteban Daniels, guide argentin qui fréquente la décharge depuis 25 ans. Trois éléments factuels qu'il apporte :

  1. Le couple Schilperoord n'était pas dans son groupe le 26 mars 2026, jour où il a accompagné un groupe de croisiéristes (dont au moins un Français) sur le site. Daniels précise qu'il n'a pas de trace du couple ce jour-là.
  2. Il n'a jamais vu de rongeurs sur cette décharge en 25 ans d'observations.
  3. « Il n'existe aucun antécédent d'hantavirus dans cette décharge. S'il y avait un risque, on pourrait s'attendre à ce que les premières personnes potentiellement touchées soient les employés » — or aucun cas chez le personnel n'a été signalé.

L'argument zoologique

Un chercheur argentin cité par France Info confirme un point capital : le rat pygmée des rizières à longue queue (Oligoryzomys longicaudatus, le « colilargo »), espèce-réservoir principale du virus Andes, n'est pas présent dans le secteur d'Ushuaia. Ushuaia se situe environ 1 500 km au sud de l'aire de répartition documentée de la sous-espèce vectrice.

L'argument temporel — le plus dirimant

C'est probablement l'élément le plus solide pour écarter la décharge comme lieu d'infection :

  • La période d'incubation minimale du virus Andes est de 9 jours en l'état des connaissances scientifiques.
  • Le couple Schilperoord est arrivé à Ushuaia 7 jours seulement avant l'apparition des premiers symptômes de Leo (6 avril 2026).
  • Conclusion logique : si l'incubation prend au moins 9 jours et que les symptômes sont apparus 7 jours après l'arrivée à Ushuaia, la contamination a forcément eu lieu avant Ushuaia, ailleurs en Amérique du Sud, lors des semaines précédentes de leur voyage.

Position de l'OMS

Le 13 mai 2026, le Dr. Boris Pavlin, responsable de l'équipe « Field & Humanitarian Epidemiology » à l'OMS, a déclaré à ABC News que les enquêteurs commencent à exclure plusieurs théories en circulation. Selon Pavlin, le virus n'a probablement pas pour origine le point d'embarquement argentin ; la piste pointe désormais vers la région des Andes au nord de l'Argentine et du Chili, où le rat à longue queue est endémique.

Un éditorialiste santé publique de Forbes (Omer Awan) a publié la même semaine une analyse écartant explicitement la décharge ornithologique comme origine probable.

D'où vient la théorie de la décharge ?

L'origine de l'hypothèse est traçable :

  • 7 mai 2026 — New York Post : article citant « des enquêteurs argentins » sans étayer, qui établit le lien entre le virus et une décharge près d'Ushuaia. Le journaliste lui-même précise alors que la théorie n'est pas étayée.
  • Quelques jours plus tard — El País : reprise plus prudente, « des sources officielles enquêtent sur cette décharge ».
  • Suite — médias anglophones et hispanophones : la nuance disparaît, « les autorités » (lesquelles ?) deviennent la source. La théorie circule mondialement.
  • À ce jour, aucune source officielle clairement identifiable n'a jamais confirmé publiquement que Schilperoord a été infecté à la décharge d'Ushuaia.

Une science encore incomplète

Cette divergence ouvre plusieurs pistes que l'enquête épidémiologique internationale doit clarifier :

  • Une autre espèce de rongeur présente en Terre de Feu pourrait-elle porter une souche apparentée d'hantavirus, encore non décrite ?
  • Une extension récente de l'aire de répartition du colilargo, en lien avec le changement climatique, pourrait-elle expliquer une présence inhabituelle si loin au sud ?
  • Une exposition ailleurs en Amérique du Sud au cours des mois précédents, à l'occasion d'autres étapes du voyage du couple en Argentine, au Chili ou en Uruguay, est-elle plausible ?

Le 5 mai 2026, le Centre national suisse de référence pour les infections virales émergentes a publié le séquençage complet du génome viral prélevé chez le cas suisse (cas 7). Le virus appartient à la souche Andes, génétiquement très proche du foyer argentin d'Epuyén 2018-2019, sans mutation inhabituelle ni recombinaison documentée. Ce résultat plaide en faveur d'une origine sud-américaine classique du virus, sans pour autant trancher la question du lieu précis d'exposition.

Le couple Schilperoord, des ornithologues passionnés

L'identification publique du cas index a été rendue possible par la décision des autorités sanitaires néerlandaises et par les déclarations des proches du couple. Leo Schilperoord, 70 ans, et son épouse Mirjam Schilperoord, 69 ans, étaient des ornithologues amateurs reconnus dans la communauté néerlandaise et internationale. Leur voyage en Amérique du Sud, étalé sur plusieurs mois, était la concrétisation d'un projet de longue date.

Mirjam Schilperoord a quitté le MV Hondius le 24 avril à Sainte-Hélène, accompagnant le corps de son mari. Elle est tombée malade quelques jours plus tard, prise en charge en urgence en Afrique du Sud après le vol Sainte-Hélène → Johannesburg du 25 avril. Elle est décédée à Johannesburg le 26 avril 2026. Son cas a été initialement classé probable, puis confirmé par PCR le 3 mai.

Le couple, identifié publiquement par leurs proches comme par les autorités, est documenté dans le respect de la dignité familiale. Toutes les informations citées ici sont issues de sources de presse établies (Newsweek, Euronews, NBC News, Infobae, IOL) et de communiqués officiels.

Ce qu'il faut retenir

  • La décharge d'Ushuaia a été présentée par certains médias comme le lieu probable d'infection du couple Schilperoord. Cette piste est désormais sérieusement contestée.
  • Quatre faisceaux d'arguments convergent contre : absence historique du virus en Terre de Feu (dernier cas 1996), absence du colilargo vecteur dans le secteur (~1 500 km au sud de son aire), témoignage du guide local fréquentant le site depuis 25 ans, et surtout incubation minimale 9 jours > 7 jours passés à Ushuaia avant l'apparition des symptômes.
  • L'OMS (Boris Pavlin, 13 mai 2026) considère qu'il faut désormais regarder vers les Andes du nord de l'Argentine et du Chili, où la sous-espèce vectrice du Oligoryzomys longicaudatus est endémique.
  • Le séquençage suisse du 5 mai 2026 confirme une souche Andes proche d'Epuyén 2018-2019 (province de Chubut, Argentine du Nord-Patagonie), ce qui est compatible avec une exposition antérieure dans le voyage sud-américain du couple.
  • L'enquête épidémiologique se poursuit : autorités argentines, mission COREB en France, CNR Hantavirus (Institut Pasteur), en coordination avec l'OMS et l'ECDC. Le lieu précis de contamination reste inconnu.

Pour comprendre le rôle exact des rongeurs réservoirs dans la transmission du virus Andes, consultez notre article sur le colilargo, réservoir du virus Andes. Pour la chronologie complète des cas, voir notre page chronologie.

Sources

  1. Pourquoi la théorie d'une première contamination dans une décharge près d'Ushuaïa est remise en questionFrance Info (14 mai 2026)
  2. Hantavirus outbreak origin still a mystery, medical experts address theories (Dr Boris Pavlin, OMS)ABC News (13 mai 2026)
  3. 'Smear campaign': Ushuaia rejects claims it was ground zero for Hantavirus outbreakEuronews (12 mai 2026)
  4. Patient zero and his wife visited a landfill before boarding cruise ship — reportsIOL (Independent Online, ZA) (11 mai 2026)
  5. Tierra del Fuego negó que Ushuaia sea el origen del brote de hantavirus en el crucero MV HondiusInfobae (AR) (8 mai 2026)
  6. Birders push back on hantavirus fears tied to Argentine cityNBC News (11 mai 2026)
  7. What we know about the presumed hantavirus patient zeroEuronews (12 mai 2026)
  8. 'Patient Zero' identified in hantavirus cruise ship outbreakNewsweek (11 mai 2026)
  9. MV Hondius hantavirus outbreakWikipedia (EN)
  10. About Andes VirusCDC